« Viens au stade et n’aie pas peur »

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Groundhopper genevois, Nico (Goran McKim de son surnom) compte plus de 200 stades européens à son actif. Entretien avec un mordu des tribunes.

Sur les réseaux sociaux, il est Goran McKim (contraction de Goran Bezina et Andrew McKim, deux ex-joueurs du GSHC), son nom de rédacteur sur le site 1905.ch dont il est le fondateur. Dans la vraie vie, il s’appelle Nico, il est genevois et ses amours, ce sont le GSHC et le SFC. Mais pourtant, c’est sur les terrains de foot amateur –surtout allemands– qu’il se démène week-end après week-end. Il est ce qu’on appelle un adepte du groundhopping (de ground, terrain et hopper, sauter), un mouvement qui consiste à partir à la découverte des terrains de football méconnus. Le phénomène, peu médiatisé et peu connu en Suisse, s’est développé avec internet et a donné naissance à un nouveau type de spectateur-voyageur qui assiste à un match sans spécialement supporter l’une des deux équipes et qui en profite pour découvrir une nouvelle ville et une nouvelle culture. 

L’application smartphone “Groundhopper”, renommée récemment “Futbology”, permet aux adeptes de se géolocaliser dans un stade afin d’avoir un suivi statistique et une base de données de leurs expériences du terrain. Nico a déjà plus de 200 stades et bientôt 30 pays à son actif, mais c’est surtout en 2019 que ses compteurs ont explosé, avec pas moins de 100 matchs, 67 nouveaux stades et 14 pays. Il n’exclut pas d’écrire un livre sur son expérience de groundhopper, dont le message principal serait : n’ayez pas peur d’aller au stade. Entretien avec un passionné des tribunes, bien plus que du rectangle vert.

 

On va commencer par les bases : quelle est ta définition du groundhopping ?
C’est compliqué à définir. C’est la passion d’aller découvrir des stades, des ambiances plus que des matchs. C’est ce dernier point que les gens ne comprennent pas : ce n’est pas forcément le match en tant que tel qui va te faire y aller mais plutôt le stade, l’ambiance, la ville, la rivalité. Tout ce qui entoure le match. Je dirais donc chasseur de stades plus que chasseur de foot.

Est-ce forcément destiné à un football de « seconde zone » ? Par exemple, si je vais à Londres et je vais voir Arsenal et Chelsea, est-ce du groundhopping ?
Pour moi, oui. A partir du moment où on va au stade, c’est du groundhopping. Après, j’ai l’impression que le groundhopper par définition va chercher les petits stades, les petites ambiances, des trucs plus accessibles financièrement aussi. Il y a plein de groundhoppers qui ne se concentrent que sur des matchs de première division. Ce n’est pas ce qui m’attire personnellement, mais libre à chacun.

D’où est née cette passion pour le groundhopping ?
J’ai commencé à suivre Servette il y a très longtemps, j’ai fait quelques déplacements à droite à gauche dans les années 1990. On se déplace en Coupe d’Europe aussi et on commence à découvrir ce qui se passe ailleurs, on découvre des ambiances et on s’y intéresse. Et forcément on se renseigne et on a envie d’en découvrir davantage.

Ton terrain de prédilection en ce moment est le football amateur allemand. Pourquoi l’Allemagne ?
C’est à cause de l’Italie que je vais en Allemagne. Je suis allé voir le derby de Milan il y a quelques années avec un pote. On s’attendait à une ambiance de folie mais il s’avère que les deux virages étaient en grève : aucun chant pendant 90 minutes, c’est long. J’ai dit à mon pote : « En Allemagne, ça a l’air de bien bouger en ce moment, j’aimerais commencer à y aller ». On a fait Freiburg en premier, stade en campagne, ambiance familiale. Je commence à découvrir l’Allemagne, ses villes, son football et, surtout, son football amateur. Il y a des matchs de quatrième division avec plus de public que la première division suisse. Ils ont une façon de vivre le foot qui est différente.

Victoria Hamburg (D5) contre Altona 93 (D4), en Coupe régionale : le plus vieux derby d’Allemagne

Dans ton parcours, il y a aussi du football nordique, mais très peu de France, Italie, Espagne ou Angleterre. Pourquoi ?
J’ai fait pas mal de France à l’époque car j’aime bien Saint-Etienne depuis longtemps et j’ai fait des stades avec eux. Le problème de la France est que les horaires des matchs sont publiés deux semaines avant donc c’est compliqué de s’organiser. Il y a aussi le fait qu’ils ferment une tribune 9 fois sur 10. Quand tu y vas pour une ambiance et que les virages ou les parcages sont fermés, ça finit par ne plus t’attirer. J’ai encore envie d’en faire quelques-uns, Red Star par exemple. Pour l’Espagne, c’est parce qu’en tribunes, il ne se passe pas grand-chose. Il y a deux-trois stades qui bougent bien comme Séville ou Bilbao. J’aimerais faire Rayo Vallecano une fois. Mais ce n’est pas le pays qui m’attire le plus. L’Angleterre, je trouve que c’est surfait. Dans les petites divisions, on commence à trouver des trucs sympas. Il y a aussi des ambiances comme Crystal Palace où ça chante pas mal, il y a une petite ambiance latine dans un stade anglais. Quand ça chante, en Angleterre, cela peut être impressionnant. Mais le problème, c’est que ça ne chante pas souvent. L’Anglais fait du bruit dans le métro, au pub, mais dans le stade, il perd sa voix. Pour finir, l’Italie, j’en ai fait un peu à l’époque lors de la grande période ultra. Puis les ultras ont eu des problèmes, les groupes ont boycotté et il n’y avait plus grand-chose qui se passait. Maintenant, ça revient et ça me tente de nouveau. Concernant les pays nordiques, je n’ai pas encore fait beaucoup mais il se passe des choses en tribunes. J’ai fait le derby de Stockholm, c’est vraiment un truc à faire : grosse ambiance, ça craque des torches pendant tout le match. Le pays m’attire aussi beaucoup. Cela joue pas mal dans les choix de destinations, c’est qu’en plus du match, on peut passer quelques jours sympas dans la région. C’est souvent ce que les gens ne comprennent pas, quand je dis que j’ai fait trois matchs en trois jours, ils pensent que je n’ai fait que ça alors que c’est juste trois fois une heure et demie.

Qu’en est-il des terrains de notre région ?
Vu que j’aime bien le foot amateur ailleurs, parfois je vais supporter le foot amateur ici aussi. Comme je perds de plus en plus contact avec le foot tel qu’il est aujourd’hui, et je pense que la VAR va définitivement me tuer, quand je visite un stade amateur, je retrouve le vrai football. Ça me rappelle des souvenirs quand je jouais au foot. Après, je ne cache pas que j’aime bien ajouter un stade à ma liste.

Quel est le terrain genevois qui te plaît le plus ?
Le terrain B du Stade municipal de Choulex, car c’est probablement sur ce dernier que j’ai réalisé mes plus beaux exploits footballistiques il y a plus de 20 ans (rires) ! Et la buvette était très sympa dans mes souvenirs. Plus sérieusement, celui de Bernex m’a bien plu avec sa petite tribune, si on peut l’appeler ainsi, et la vue qu’il offre.

Est-ce que c’est un budget conséquent ?
Il faut faire des choix, c’est sûr. Généralement, c’est train et auberge de jeunesse, cela permet d’économiser un peu. Mais honnêtement, je n’ai jamais vraiment tenu des comptes pour savoir combien j’ai dépensé, sinon j’aurais déjà arrêté (rires). Mais cela représente un petit budget en tout cas.

Hambourg-Dresde (D2) : le parcage visiteur s’embrase

Comment places-tu tes priorités entre le Genève-Servette, le Servette FC et le foot à l’étranger ?
C’est le plus compliqué à prévoir (rires). C’est par périodes en fait. Pendant un temps, je ne pouvais pas rater un match de hockey, domicile et extérieur. Puis, à force d’avoir fait 17 fois les mêmes patinoires, t’as envie de connaître autre chose. Mais de toute façon, c’est un jonglage permanent avec ton agenda en prenant en compte tous les calendriers. Mais généralement, il faut s’y prévoir à l’avance même s’il m’est déjà arrivé de partir à la dernière minute.

Pour les billets, c’est toujours facile ?
Ce n’est pas toujours évident. Il y a certains matchs, si tu ne prends pas les billets le jour de l’ouverture de la billetterie, tu ne les auras pas. Pour d’autres, tu peux aller le jour même.

Es-tu déjà allé en dehors d’Europe de l’Ouest ?
J’ai fait l’Ukraine pour l’Euro 2012, la Moldavie pour un mythique Moldavie-Suisse, le derby de Belgrade qu’il faut absolument faire. Mais je ne suis pas sorti de l’Europe encore. L’Amérique du Sud m’attire beaucoup, et j’ai bien envie de voir comment ça se passe aux Etats-Unis. Apparemment, il y a quelques stades où ça bouge bien en tribunes. Sortir de l’Europe, c’est le prochain objectif.

Quel est l’expérience la plus marquante sur un terrain ?
C’est la pire question car c’est difficile. Les deux plus belles, c’est le derby de Belgrade et Hertha Berlin-Dynamo Dresde il y a quelques semaines en Coupe d’Allemagne. Le derby de Belgrade c’est parce que c’est l’anarchie du début à la fin, ça pète dans tous les sens, il y a une ambiance de folie pendant tout le match et il y a une rivalité de malade. L’atmosphère dans le stade est magique. Pour le Hertha-Dresde, moi qui suis supporter du Dynamo depuis quelques années, il y avait 35’000 supporters du Dynamo pour un match à l’extérieur, c’est quasiment du jamais vu. L’ambiance était hors normes et le scénario était presque parfait, le Dynamo était à deux doigts de se qualifier (ndlr : Hertha a égalisé à 3-3 à la 122e avant de se qualifier aux penaltys). Ce n’est pas Servette en termes d’affinités, mais vivre un truc comme ça avec un club qu’on aime, c’est quelque chose. J’étais avec deux potes qui ne sont pas spécialement fans du foot allemand et ils m’ont dit : « Ah ouais quand même, celui-là tu ne l’as pas survendu ». Finalement, parmi les meilleurs souvenirs, et là je vais faire parler le cœur, il y a aussi ceux avec Servette. Rien ne vaudra jamais le 2 juin 1999.

Le “derby éternel” de Belgrade

As-tu déjà eu une expérience compliquée ?
Une ou deux fois, je me suis fait interpeller gentiment, on m’a demandé ce que je faisais là. On vient surtout me demander si je ne suis pas quelqu’un du club d’en face. Honnêtement, je n’ai jamais eu de vrai souci, je n’ai jamais eu peur. Après, il faut être discret et faire gaffe à comment tu t’habilles. Il y a des codes vestimentaires dans un stade, il y a certaines marques avec lesquelles il ne faut pas s’habiller. Pour ma part, je vais toujours en tribune latérale et pas derrière le but car j’estime que je ne dois pas aller dans une tribune qui n’est pas la mienne. Et en plus, on y apprécie mieux l’ambiance, je choisis toujours des places où je peux bien voir la tribune des locaux et le parcage visiteur. Mais en tout cas, sur plus de 200 stades, je n’ai jamais vécu de mauvaise expérience et je ne me suis jamais senti pas à ma place ou regardé de travers. Si cela peut aider à casser certains aprioris comme quoi un stade de foot est un endroit dangereux.

Il y a aussi des aprioris qui vous associent aux ultras alors que vous n’êtes que des « touristes du football ».
Oui, mais il y a des stades où il y a des stickers qui disent que les groundhoppers ne sont pas les bienvenus. Ils partent du principe que tu prends la place de quelqu’un qui aime le club et n’aurait pas les moyens de se payer un billet. Donc il y a des endroits où les touristes ne sont pas les bienvenus, mais je n’y ai jamais été confronté.

Est-ce que tu te renseignes sur le match auquel tu vas assister ou est-ce que tu y vas à l’aveugle ?
Même si le terrain n’est pas la priorité, je sais quand même ce qui se passe. Je regarde le classement, l’enjeu, etc.

Et le match, tu le regardes attentivement ou t’es plus attentif au folklore de la tribune ?
Je vais plus facilement te dire ce qui s’est passé en tribunes que sur le terrain, pour être honnête. Cela ne veut pas dire que je ne m’intéresse pas au terrain, mais sur certains matchs je n’arrive pas trop à me concentrer sur le ballon. Soit parce que le niveau n’est pas terrible, soit parce que t’en prends tellement plein les yeux avec les tribunes que t’es naturellement attiré. Et c’est fou le nombre de gens qui ont la même réaction quand il y a un chant ou un fumigène, le terrain n’existe plus pendant quelques instants. Mais je regarde quand même les compositions car j’ai une bonne mémoire des noms, j’ai par exemple retrouvé Bunjaku en troisième division allemande ou l’ex-Servettien Dams à Wiesbaden.

Une tribune intégrée à l’immeuble, c’est du côté du Favoritner AC (Vienne) que ça se passe, en quatrième division autrichienne

L’expérience du stade, elle se vit comment pour toi ? Saucisse-bière obligatoire ?
J’aime bien oui, c’est rare que j’aille dans un stade sans passer par la buvette. La saucisse et la bière font partie de l’expérience. J’aime bien aller tôt au stade pour sentir l’atmosphère. A la Praille, si tu y vas deux heures avant le début, tu ne peux pas savoir qu’il y aura un match qui va suivre. En Allemagne, il y a de l’ambiance déjà trois heures avant le match, tu vas forcément interagir avec des locaux qui sont surpris de voir quelqu’un qui parle français avec l’écharpe du club, comme c’est le cas quand je vais à Dresden. Un match ne dure pas une heure et demie pour eux mais cinq heures.

La Praille justement, toi qui connais bien les stades, comment juges-tu le Stade de Genève ? Quels sont les bons et les mauvais points ?
Alors pour moi qui suis un nostalgique des stades à l’ancienne, et a fortiori des Charmilles, j’avoue ne jamais avoir réussi à “m’approprier” complètement ce stade. Ce sentiment est probablement accentué par le fait qu’on n’a jamais eu l’impression qu’il ait été fini, même si les récentes modifications, notamment les fresques, commencent à lui donner un charme. Il a l’inconvénient des stades qui ne sont pas rectangulaires, c’est-à-dire qu’on est vite loin de la pelouse quand on est derrière les buts. Et évidemment, il est complètement disproportionné, ce qui n’aide pas. Extérieurement en revanche, hormis les finitions, je le trouve plutôt sympa, mais je vais être assez sévère en disant que je ne lui trouve pas beaucoup plus de qualités, ce que je regrette.

Tu préfères vivre l’expérience seul ou accompagné ?
J’aime bien les deux. Accompagné, c’est sympa car quand tu fais découvrir un truc à quelqu’un, t’as un petit plaisir. Tu leur fais découvrir le stade, la ville. Mais je n’ai aucun souci à vivre l’expérience seul. Le programme n’est pas le même si je suis seul ou accompagné. Si je suis seul, ça ne me dérange pas de faire quatre matchs dans le week-end. Mais si je suis accompagné, il faut prévoir d’autres activités en dehors du football.

T’es-tu créé un réseau d’amis groundhoppers ?
Non, pas plus que ça. De temps en temps sur Twitter t’as des mecs qui te sollicitent pour une question. Mais je ne parlerais pas de réseau, c’est juste des coups de main. Il y a des sites et des comptes où on peut aller chercher des infos. Je sais que j’ai des gens qui me suivent car je connais bien l’Allemagne, par exemple. Je le vois plus comme ça : faire bénéficier mon expérience aux autres et je suis content si cela marche aussi dans l’autre sens.

Sortir un livre sur ces expériences, c’est une idée sérieuse ?
Oui, c’est une idée sérieuse. J’avais mentionné une fois que je le sortirais à 300 stades et 30 pays, je ne sais pas si ce sera avec ces chiffres-là. Pour l’instant, je suis à 210 stades et 29 pays. J’aimerais faire lire ce bouquin à des gens qui ont des mauvais préjugés sur les stades. Leur dire : « Viens au stade et n’aie pas peur », expliquer ce qu’on peut ressentir, etc. J’adore observer les gens autour de moi, des vieux, des jeunes, des femmes, des hommes. Comment ils déconnectent de leur vie pendant 90 minutes pour un match de football, se prennent dans les bras sans se connaître…

 

A retrouver sur Twitter : @GoranMcKim






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