Chaque semaine, une personnalité du football des talus vaudois nous livre sa vision sur une thématique de son choix. Shkodran Muslija, capitaine de Dardania Lausanne et passé par Stade Nyonnais, Terre Sainte et Aubonne, évoque les difficultés de gérer la « saison d’après » une année de succès.
Rester au sommet est probablement le défi le plus impitoyable du sport, surtout après une saison exceptionnelle. Dardania Lausanne en est l’exemple parfait. Sacré en championnat et en Coupe vaudoise, puis promu en 2e ligue inter, le club a célébré ses 30 ans en écrivant l’une des plus belles pages de son histoire.
Quelques mois plus tard, la réalité est brutale : avec une seule victoire en quatorze matchs et une élimination rapide en Coupe Suisse, les Lausannois sont brutalement retombés sur terre. Shkodran Muslija raconte la difficulté, pour un amateur, de passer d’une saison rêvée à un exercice cauchemardesque.

Shkodran Muslija a été l’un des acteurs majeurs de la finale de Coupe vaudoise en mai dernier. @juanjo_creation
Le football : un sport difficile sur le plan mental
Shkodran Muslija l’avoue d’entrée, l’année 2025 restera à part dans sa vie de footballeur. « Ma famille me dit souvent ce que j’ai vécu en 12 mois, je ne l’ai pas vécu en 25 ans de football. J’ai appris beaucoup de choses cette dernière année », a-t-il déclaré. « Alban Muqiqi (son ancien coéquipier) m’a dit que le football te frustre plus souvent qu’il t’épanouit. Si on prend la carrière de n’importe quel football, on est plus souvent déçu que joyeux. C’est l’image parfaite, car l’année passée on fait une année fantastique et cette année c’est tout le contraire ».
Le passage du sommet au fond de classement a été particulièrement difficile à vivre. « Franchement, il est dur. Je pense que la seule qui me sauve est d’avoir déjà relativisé cette situation en juin. Si j’avais été plus jeune, j’aurais géré différemment », a-t-il expliqué. « Avec l’expérience et le recul de la vie, tu sais quand tu goûtes le miel, tu finis par retoucher du vinaigre. Il faut goûter le vinaigre pour apprécier le miel. En tant que capitaine, il tente de rester positif et de maintenir tout le monde soudé ».

Le retour sur Terre a été compliqué pour le néo-capitaine et ses coéquipiers. @juanjo_creation
Lorsque les objectifs sont atteints et que la pression est derrière soi, il est difficile de repartir pour une nouvelle saison. « Si on prend l’intersaison, je ne pense pas qu’il y ait eu du relâchement. Cependant, puisqu’on est des sportifs amateurs et qu’on a une vie à côté, ça se peut qu’il ait eu de la fatigue », a expliqué le capitaine lausannois. « On n’a pas eu la possibilité de se relâcher mentalement, car la première place du championnat s’est jouée jusqu’au dernier match, car au moindre faux pas durant le 2ème tour, Racing te passait devant et on avait encore la coupe vaudoise en plus. À la fin, on a encore eu la pression de tout foutre en l’air le 22 juin (date de la finale retour contre Bavois II). Tu finis le 22 juin, jusqu’au 30 juin tu relâches la pression et le 5-10 juillet tu reprends déjà. C’est anormal. Émotionnellement, tout ce que tu as vécu les trois derniers mois, avec la fatigue physique de toute l’année. Avec seulement dix jours de repos, difficile de vraiment souffler.».
La difficile remise en question
On le sait, dans le football, l’euphorie d’une promotion donne souvent un petit plus pour les premiers matchs. « On a fait de bons matchs amicaux, ça a été trompeur. Ce sont presque eux qui nous ont fait le plus mal. Tu sors de la saison, tu te vois peut-être un peu trop beau, il ne faut pas l’exclure », a analysé le capitaine du club albanophone. On fait de bons matchs contre des équipes de division supérieure, tu te dis que tu es prêt pour ce nouveau championnat. On n’a pas été ridicule dans les premiers matchs, ce qui nous a donné un excès de confiance. Quand tu vois les joueurs qu’il a dans le vestiaire, l’équipe que tu as sur le papier, et les premiers matchs, jamais tu ne te dis que tu finis dernier au premier tour ».
Shkodran Muslija l’explique, le contenu des matchs et les résultats serrés ont masqué la nécessité d’affronter la tempête. « Le problème qu’on a eu c’est qu’on n’a pas eu cette claque psychologique qui nous a ramené sur terre. Cette claque est venue contre Azzurri, avec une lourde défaite 5-1. On a eu ce « bienvenue en 2ème ligue inter », a-t-il affirmé. « . Les 2-1 te tuent, car il y a un petit bout d’espoir qui te dit que la prochaine fois ça tourne en notre faveur. On ne s’est pas rendu compte qu’on était dans la tempête avant cette claque. On n’a pas lourdement perdu nos matchs. Si par exemple en amical, on perd 4-1 contre Morges, il y a une réflexion sur l’équipe, et tu remets tout en question. Tu recrutes de bons joueurs, tout était bien sur le papier. L’équipe était bonne, individuellement tout le monde était bon, à l’entrainement tout le monde se donne. On n’a pas eu cette alarme qui disait qu’on devait faire attention. On a vu tout beau tout rose et ensuite on a eu la claque. Il faut savoir tomber pour mieux se relever. Au bout d’un moment, après ce qu’on a eu, il fallait qu’on se fasse secouer ».

L’adaptation à la 2ème ligue inter a été brutale pour Muslija et ses coéquipiers. @juanjo_creation
Puisque le football reste une activité annexe dans les ligues amateurs, le fait de se rendre compte que des changements sont nécessaires prend plus de temps. « La remise en question est difficile, encore plus dure quand tu es amateur. Tu n’as pas un coach mental qui est là pour analyser cela. On a des personnes tellement investies dans le club que nous sommes tous dans le même bateau, sans avoir de recul, ni savoir si on est bon ou pas, et nous n’avions aucun signe qu’on allait entamer le premier tour de cette manière ».
Pour affronter ces moments difficiles, Shkodran Muslija sait qu’il a un rôle important pour sauver les siens de la relégation. « Tant que mathématiquement c’est jouable, c’est possible, tu es dedans à fond même si les chiffres ne mentent pas », a-t-il déclaré. C’est autre chose d’être capitaine et de trouver les bons mots. Tu essaies de garder tout le monde avec les mots, l’attitude aux entrainements, de venir tout le temps à l’entrainement, d’être à l’heure. Si tu assures ces détails, ça montre que tu es investi et que tu y crois toujours ».
Les particularités d’un club communautaire
Dardania Lausanne est un club spécial, puisque toutes les émotions sont décuplées. « Avec l’aspect communautaire, tu vois des gens, quand tu gagnes la coupe vaudoise, qui est la première du club, tu sens que ce n’est pas juste un match de foot. Pour eux, cela va au-delà du foot », a-t-il admis. Cette année, tu vois dans leurs yeux qu’ils ne sont pas déçus, mais tristes. C’est la différence entre un club communautaire et un club de région. Il y aurait de la déception dans d’autres clubs alors que là c’est plus de la tristesse. Sur le plan émotionnel, les émotions sont décuplées. C’est pour ça que quand tu gagnes c’est fantastique. Quand tu perds, tu sens vraiment cette tristesse. On a tout eu l’année passée. C’est comme dans la vie, tu ne peux pas tout avoir ».
Photo de couverture : @juanjo_creation
